Les muses orphelines - Entretien avec l'auteur Michel Marc Bouchard
Publié le Mercredi 1er Mai 2019

La librairie La Page est heureuse de promouvoir la francophonie à Londres et de la culture québécoise sur les planches avec Les muses orphelines qui se produisent au Draytons Arms Theatre du 14 au 18 mai 2019. Info et ticketing ici

Né en 1958 au Lac-St-Jean, Québec, Michel Marc Bouchard écrit et monte ses premiers textes alors qu’il est encore étudiant. Après ses études de théâtre, il travaille avec différents théâtres avant de s’installer à Montréal où il œuvre toujours.
Officier de l’Ordre du Canada, Chevalier de l’Ordre national du Québec, membre de l’Académie des Lettres du Québec et de l’Ordre du Bleuet, il a écrit plus de 25 pièces. Traduites en plusieurs langues et jouées régulièrement à travers le monde, ses œuvres les plus connues sont, entre autres, Les Feluettes, Les Muses orphelines, Le Chemin des passes-dangereuses, Des Yeux de verre, Tom à la ferme, Christine, la reine-garçon, et La Divine Illusion.
Michel Marc Bouchard a bien voulu s’entretenir avec Tamise en Scène et répondre à quelques questions.
Tamise en Scène : D’abord, merci de nous accorder cette entrevue. J’aimerais que vous commenciez par nous parler de vos débuts. Comment cet amour du théâtre vous est-il venu ?
Michel Marc Bouchard : Il a toujours été présent en moi. Du plus loin que je me souvienne, mes professeurs à l’élémentaire rapportaient déjà à mes parents que j’adorais me donner en spectacle.
Le théâtre a été un cheminement naturel. En fait, c’était la réalité qui gravitait autour de moi qui n’était pas naturelle ! Ce qui explique sûrement pourquoi le théâtre s’est imposé très tôt comme une vocation.
Le théâtre est un art pauvre, on peut faire avec rien. Et en même temps, le rapport avec le public et avec les mots est très direct, ce qui dégage une vraie émotion.
J’ai joué ma première pièce amateur à l’âge de 14 ans. À 18 ans, j’ai écrit ma première pièce dans les bras de Morphée Tanguay. Ça a été un vrai déclencheur J’ai compris que les mots pouvaient avoir une vraie puissance sociale, une portée politique. C’était extraordinaire de pouvoir partager sa vision avec le public.
TES : Quelle a été l’inspiration qui a déclenché l’écriture des Muses orphelines ?
MMB : Je faisais une étude sur Rimbaud en Abyssinie (NDLR : région située au nord de l’actuelle Ethiopie). Il y est devenu marchand d’armes, et pendant toute cette période, il a renié son œuvre.
À son retour à Charleroi, sa sœur Isabelle voulait absolument le faire parler de son écriture, lui s’y refusait. L’idée de l’écrivain maudit qui renie son œuvre et de cette jeune fille assoiffée de connaissances, de mots, de parole…c’est ça qui a été la genèse des Muses orphelines.
La pièce est née comme ça. J’ai voulu prendre comme point de départ cette relation pour explorer une dimension plus universelle sur l’apprentissage de la famille, l’apprentissage d’être parent.
TES : Vous parlez de la famille. C’est un thème aussi très présent dans votre œuvre. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
MMB : La famille est un microcosme. C’est une métaphore de la société, je pourrais dire. C’est aussi la première scène de votre vie. Nos relations aux autres commencent avec la famille. Mon but n’est pas de faire du psychodrame, mais d’amener le public dans ce questionnement de la scène familiale. Que se passe-t-il si on enlève des pions les plus fondateurs, comme le père ou la mère ?
TES : D’ailleurs, dans les Muses orphelines, on parle énormément de la mère et de son absence, mais très peu du père.
MMB : La mère est en effet très présente. Bien sûr, elle brille par son absence, mais aussi à travers Luc qui imite sa mère, Catherine qui est mère par procuration… Le père, lui, s’incarne dans les silences et le franc-parler de Martine. J’en parle moins car je pense que l’abandon de la mère est plus cruel que celui du père.Par tradition, les pères peuvent disparaître, typiquement à la guerre. Mais lorsque la mère disparait de son plein gré, ça demeure un tabou assez important.
TES : Beaucoup moins socialement acceptable, particulièrement à l’époque, avec une Église catholique omniprésente, et une société très conservatrice.
MMB : Oui, surtout que la mère part pour une histoire d’amour avec, en plus de ça, un étranger.
TES : La pièce se déroule dans un contexte très spécifique : une région reculée du Québec pendant les années 60. Pourtant, 30 ans après sa création, les Muses orphelines est toujours jouée et célébrée aux quatre coins du monde. Comment expliquez-vous que cette pièce continue de toucher toujours autant le public ?
MMB : Chez Isabelle, il y a un désir d’affirmation et d’émancipation que tout le monde a vécu. Beaucoup peuvent s’identifier à la quête de ce personnage qui accumule les mots comme on accumule les trésors pour devenir plus libre. Ça va paraître très prétentieux, mais j’ose espérer que c’est aussi parce que c’est bien écrit. En deux répliques, on passe du rire au mélodrame.
TES : En 1995, vous avez réécrit la pièce. En quoi diffère-t-elle de la version de 1988 ?
MMB : Pour la petite histoire, la pièce a failli ne jamais voir le jour ! À l’époque, on créait de façon plus insouciante, on était programmé dans des théâtres, avec tout juste trois pages de synopsis… Un mois avant la première, la fin n’était toujours pas écrite. Je m’étais embourbé dans une fin qui ne fonctionnait pas, j’avais des prétentions intellectuelles… alors un mois avant, on a failli ne pas jouer la pièce ! La pièce a finalement été jouée, mais un texte un peu brut.
C’est pourquoi j’ai souhaité reprendre la pièce en 1994. Mais ce n’est pas une réécriture, je ne voulais pas trahir la pièce. L’histoire et la fin restent les mêmes, mais j’y ai fait des coupes, j’ai affiné certains aspects. Terminer ma sculpture en quelque sorte.
TES : Avec le succès que vous rencontrez, vous semblez toujours vous intéresser au théâtre amateur. Pourquoi ?
MMB : Le théâtre ce n’est jamais terminé. Un soir, ça va se passer, et ce soir sera différent d’hier soir. Il y a quelque chose de totalement vivant dans le théâtre. J’aime voir que Les Muses orphelines que vous allez faire seront des Muses orphelines qui ne ressembleront à rien d’autre. Le théâtre ne peut pas être générique. Au cinéma, c’est déjà fait ; la télévision, c’est déjà enregistré. Mais le théâtre est un sport extrême, c’est chaque soir. Ça sera différent à cause de l’acteur, en fonction de l’attitude du public.
On peut voir 150 productions des Muses orphelines et continuer d’avoir des surprises. Malheureusement, je ne peux pas tout voir. Heureusement, avec la technologie de maintenant, on peut avoir des clips, des photos, des échos de la représentation.
TES : Vous travaillez actuellement sur une nouvelle production avec le Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Quels sont les thèmes qui continuent de vous inspirer ?
MMB : Le mensonge est mon thème dominant. Dans la nuit où Laurier Gaudreau s’est réveillé, il y a encore là une dimension de mensonge. Un mensonge dû beaucoup à la société, pas à ceux qui l’ont créé. Sans vouloir vendre de punch, il y a un mensonge qui en cache un autre, deux mensonges qui ont créé une situation qui a abimé la vie de trois adolescents. Il n’y a pas de crime, mais tout le monde croit qu’il y en a eu un. C’est ça qui est terrible.
Il y a aussi la marginalité, l’orientation sexuelle. Les amours entre hommes, entre femmes me fascinent parce que c’est ma vie.
L’Église a son importance car c’est un trait culturel, le pouvoir qui nous a dominés de nombreuses années. D’autres pourraient parler de l’Empire Romain, nous ce fut l’Église catholique. Elle fait partie aussi du vocabulaire culturel des Québécois. L’Église a été si oppressante et si omniprésente. Dans Les Muses orphelines, c’est toute la signification symbolique de la résurrection qui se passe à Pâques et qui symbolise le retour de la mère. Il y a eu quelques thèses rédigées sur cette symbolique ; il y a presque quelque chose de la Vierge Marie chez Isabelle, qui vit elle aussi une forme de résurrection.
TES : Michel Marc Bouchard, je vous remercie pour cet entretien.
Pièce Les muses orphelines, du 14 au 18 mai 2019 au Drayton Arms Theatre. Info et ticketing ici.
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